Message de Noël et pour l’année 2018

Dans le souffle du Juniorat international, revenir à Mère Alix

Sœur Cécile MARION

cnd-csa
Supérieure Générale

Une nouvelle année arrive mais, comme s’il fallait nous rappeler que nous n’étions pas les maîtres des horloges, la liturgie nous a devancés et l’a déjà commencée : nous voici « en attente » !

Au fond, qu’avons-nous à dire – à vivre – de vraiment neuf ? « Consacrées », nous habitons le monde, ses ténèbres et ses lumières. Immergées – submergées même parfois – nous cherchons comment annoncer Jésus-Christ. Avec des mots, des chants, des cris, des gestes, des silences, nous balbutions quelque chose de son amour à ceux dont nous nous approchons. Parfois, nous tombons mal, « à côté de la plaque ». Parfois, c’est nous-mêmes qui résistons au feu intérieur et qui nous renfermons : nous ne sommes pas meilleures ! Nous partageons les instabilités émotionnelles, les déserts spirituels, les désenchantements multiples de nos contemporains. Et nous n’avons pas « la » réponse toute prête aux questions qui nous taraudent tous…Seulement deux convictions qui sont aussi les piliers de notre vie spirituelle :

  1. « Nous avons été choisi par amour et c’est notre identité. Non, tu n’as pas choisi, c’est Lui qui t’a choisi, qui t’a appelé et qui s’est lié…Si nous ne croyons pas cela, nous ne comprenons pas l’Evangile. Nous pouvons être très vertueux mais avec aucune ou peu de foi. Dieu est tombé amoureux de notre petitesse et nous a choisis pour cela. » (Pape François, Homélie du 23 juin 2017 à Ste Marthe)


  2. « Je vous invite à une foi qui sache reconnaître la sagesse de la faiblesse. Dans les sociétés de l’efficacité et de la résussite, votre vie marquée par la ‘minorité’ et par la faiblesse des petits, par l’empathie avec ceux qui n’ont pas de voix, devient un signe évangélique de contradiction. » (Benoît XVI, Homélie du 2 février 2013 pour la Journée mondiale de la vie consacrée)



Alors, suivons la liturgie qui chaque année nous invite à la « répétition », et creusons le sillon de notre foi en Celui qui nous aime. L’Incarnation n’est pas au passé – « Il n’est pas le Dieu des morts mais des vivants » –, elle est au présent : Dieu s’incarne aujourd’hui. Et Il s’incarne pour nous qui, justement, en doutons.

Faisons un détour et allons retrouver l’apôtre Pierre :

  • « Je donnerai ma vie pour Toi ! » jure-t-il avec une ardente sincérité.
    « On connaît la suite. Par trois fois, Pierre reniera son ami, avec la même vigueur, comme un démenti massif à l’amour inconditionnel (…)
    Mais il y aura un après : ‘Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ?’
    Il me semble que la question se pose au-dedans de Pierre : ce n’est pas le style de Jésus, qui n’a jamais quantifié l’amour. Tout se passe comme si Pierre se faisait maintenant un devoir d’aimer Jésus plus que les autres puisqu’il s’est montré le plus défaillant de tous, le plus indigne, hormis Judas qui est déjà mort. ‘Suis-je un raté, qui ne mérite plus d’être aimé ?’ A la troisième interrogation - ‘m’aimes-tu ?’- le doute devient si torturant que Pierre est affecté, triste, inquiet. Comme s’il entendait : ‘M’aimes-tu quand même ou as-tu tué l’amour en toi…parce que ton grand amour idéalisé est mort ?’ N’est-ce pas là, en effet, la conséquence la plus grave de l’écroulement de nos relations fusionnelles ? Nous ne croyons plus à l’amour d’autrui et nous croyons morte notre aptitude à aimer.
    ‘Toi tu sais que je t’aime’, répond Pierre fermement. La question vient deux fois avec le verbe de l’amour inconditionnel (agapaô), mais la réponse s’en tient modestement au verbe de chérissement (phileô). Pierre lâche tout souci d’évaluer sa manière d’aimer. Il consent à se laisser aimer, à être connu par l’Amour sans conditions.
    ‘Pais mes brebis’, lui demande Jésus, ce qui n’apparaît nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament. Personne d’autre n’a entendu cet appel-là. Voilà donc une tâche unique, à sa mesure, non parce qu’il vaudrait maintenant plus que les autres mais parce que chaque amour est destiné à s’accomplir d’une manière à nulle autre pareille. Les trois reniements destructeurs aboutissent en définitive à trois grands coups de vent qui entraînent Pierre vers ses semblables. Conduire les brebis au pâturage : le lieu où les brebis trouvent sécurité, eau et nourriture. II s’agit donc pour Pierre d’entendre les besoins vitaux des autres, de leur indiquer un chemin et de les accompagner jusque-là où ils pourront vivre en paix. Notons qu’il n’est pas question des brebis du monde entier mais de ‘mes’ brebis, celles que Jésus mettra sur la route de Pierre ; il n’entend pas non plus : ‘Aime-les’ mais : ‘Conduis-les’ vers ce qui est bon pour elles, vers l’essentiel dont elles ont besoin. Aimer quelqu’un, avant d’être un sentiment, ce serait l’aider à s’orienter vers une plénitude qui pacifie, désaltère et rassasie, sans se préoccuper de savoir si l’on aime assez, si l’on en est vraiment capable.»
    (Lytta Basset, « Aimer sans dévorer », p. 323 à 333)

Dieu s’incarne pour que nous nous incarnions à notre tour. Il s’incarne avec nous. Nous avons choisi la vie religieuse pour ne pas vivre de façon « désincarnée » ; pour ne pas regarder le monde comme un écran de télévision ou un smartphone qui nous renvoient des images auxquelles nous ne pouvons rien changer.

Nuit de Noël 1597, nuit de Noël 2017…Suivons maintenant Alix et ses premières compagnes :

Au puits de Poussay, nous apprendrons à franchir « la mer océane ». Et pour commencer, à croire, tout simplement. Croire qu’il peut être notre « amour entier ». Avec Lui, nous pouvons renoncer – au moins un peu – à notre ego et à sa suffisance. Avec Lui, nous pouvons oublier – au moins un peu – notre peur d’exister, qui est souvent l’envers de nos certitudes et de nos prétentions. Avec Lui, nous pouvons oser être nous-mêmes et aller trouver ceux qu’Il nous donne de rencontrer.

Dans sa « Relation », Alix nous dit que tout commence par une confession (comme Pierre !) : celle d’une « petite puce devant la majesté de Dieu » qui l’a entraînée à rompre avec la mondanité et ses vanités. A sa manière, elle expérimente le « Dieu seul suffit » de Thérèse d’Avila. Qu’importe désormais le ‘qu’en dira-t-on’, les médisances : « Une obéissance la guide, plus profond que les ‘brouilleries et contradictions’ (les obstacles mis par sa famille, de nombreux ecclésiastiques, la Congrégation elle-même). A travers tout cela, elle tend à entrer dans le désir de Dieu. » (Paule Sagot, Présentation de la Relation, p. 42)

Cette confession sera suivie de la tentation d’en faire « toujours plus » : s’adonner à la « discipline », « faire voeu de coucher seule », selon une conception scrupuleuse de la pureté. Alix évoque même par deux fois son désir de mourir, sans masquer l’aspect « névrotique », dépressif, de ce penchant « sacrificiel » qui exprime en réalité une recherche de soi-même :

  • - « J’ai eu toujours un grand désir de mourir depuis que j’eus conçu le vrai bien et les dangers de ce siècle. Ces désirs ont été quelquefois excessifs. Il y a cinq ans qu’étant pressée plus vivement, il me semblait que je ne pouvais plus recevoir de consolation en ce monde, sinon en recevant le très Saint Sacrement de l’autel où je recevais par la foi tout le bien de mon âme, et sentais de grands désirs de m’en approcher souvent. Un matin, en m’habillant, étant dans les mêmes désirs de mourir, parce qu’il m’ennuyait de servir au corps en tant de diverses choses, je fus tout à coup surprise et privée des mouvements du corps ; et, au-dedans de mon intérieur, il me semblait que mon Seigneur me reprenait, me disant : ‘Quand je suis avec toi, il te doit suffire ; mais il y a encore ici de la recherche de toi-même’. Et, depuis ceci, ces grands désirs se sont modérés ; car, quand ils se présentent, ils sont incontinent suivis d’une douce et tranquille résignation à la volonté de Dieu, avec un dénuement de l’amour de moi-même que cette Vérité m’enseigne intérieurement ; et qu’il faut aimer Dieu pour l’amour de lui-même. » (Relation n° 25) - « Une autre fois, étant à Nancy, me promenant seule et m’entretenant en la considération de la pureté d’être unie avec Jésus-Christ en l’autre vie, je jetais de grands soupirs sur le désir de la mort. Je fus arrêtée tout court, et il me fut dit : ‘Si je suis avec toi ici, ne te suffit-il pas ? Garde-toi de l’amour propre’. » (Relation n° 68)


A cette recherche d’image idéale de soi, il est clairement répondu, également par deux fois :
  • - « Lorsque j’étais à Paris chez les Mères Ursulines du faubourg Saint Jacques, étant un jour au choeur avec les religieuses, je fus fort pressée d’un désir de savoir ce que je pouvais faire de plus agréable à Notre-Seigneur, et le priais pour ce sujet. Il me fut dit, étant extraite de mes sens, qu’intérieurement et extérieurement, je cherchasse si toutes mes actions étaient toujours pour l’amour de Dieu purement. » (Relation n° 67)
    - « Il y a quelques mois qu’entendant la sainte messe dans le choeur où étaient toutes les Religieuses, je priai instamment Notre-Seigneur qu’il imprimât toujours sa Passion et l’exemple de sa sainte vie en ma mémoire. Il me répondit : ‘Jette toujours un oeil vers moi et un autre sur tes défauts pour les corriger, et tu arriveras à ton désir’. » (Relation n° 70)



Il y a un « cantus firmus » chez Alix : elle est habitée par une Présence et le désir de toujours y revenir. Louer son Seigneur à jamais est sa seule « ambition ».

Pourtant, elle vit dans son corps le combat spirituel. Elle passe littéralement par le feu : celui de la chair comme celui de l’ amour de Dieu. Les « diableries » qui la tourmentent de nuit n’ont rien à envier à nos rêves érotiques : « Je ne trouve rien de plus difficile ni de plus dangereux en ce monde que les tentations et les rebellions de la chair. » Au point qu’elle éprouve de la défiance – « de fortes tentations contre la foi » – et n’ose plus « lever les yeux de sa considération vers Dieu », préférant, s’il était possible, le suicide à cet état de détresse. Elle n’hésite pas à reconnaître qu’elle est « fort souvent aride, sans dévotion, obscurcie en l’entendement, remplie de pensées confuses. »

Et qu’elle a « grande dévotion au psaume ‘De profundis’, à cause que du profond de mon néant et de mon rien je crie à Dieu de majesté et de grandeur incompréhensibles. »

Alix n’a guère connu le « repos » mais elle a eu des « lumières », comme des repères qui permettent de retrouver la confiance et la paix après l’épreuve, « avec des larmes douces » :
  • sa vocation, totalement inédite, de faire une « nouvelle maison de filles »
  • sa vision de Marie lui donnant « le petit Jésus entre mes bras et me disant de persévérer en ma première vocation, sans crainte, qu’il serait mon espérance. » « Notre-Dame se présenta à moi tenant son petit Fils, lequel elle me donna, disant que je le nourrisse jusqu’à ce qu’il serait grand. Ceci s’entendant : que je procurasse la gloire d’icelui. »

  • Vitrail de la Chapelle Notre-Dame - Mattaincourt

    « Le § 23 nous touche peut-être de façon particulière. Nous y voyons Alix si proche de nous dans cette joie de la femme qui reçoit l’enfant, et qui le reçoit des mains de Marie, simplement, comme deux mères qui se rencontrent. Puis il y a la joie, qui dépasse tout entendement, de la révélation du Dieu vivant. Enfin la joie d’Alix accueillant son charisme de fondatrice, en même temps la force de souffrir et de livrer sa vie » (Paule Sagot, Présentation de la Relation p. 41).


  • sa vision de sainte Anne qui passe et l’embrasse
  • sa vision de sainte Claire et sainte Elisabeth : « Ni l’une ni l’autre ne voulurent m’accepter pour sa fille et me montrèrent au milieu de quatre colonnes quelque chose, me disant que c’était là ma vocation. Ceci était un berceau où l’on couche les enfants, et au milieu y était comme plantée une branche de paille d’avoine portant ses branches et sa graine. Il y avait tout à l’entour quelque chose qui la soutenait. Auprès de ce berceau était un gros marteau de fer, qui, de soi-même, donnait contre cette branche toutes les fois que le berceau penchait de côté et d’autre. Il me tomba en l’esprit que la vocation où je serais endurerait beaucoup de persécutions sans se dissoudre, comme me voulait signifier cette branche de paille, de soi fort fragile, qui n’avait pu être rompue ni brisée de ce marteau ; et que Notre-Seigneur la rendrait ferme et stable. » (Relation n° 45)

  • sa vision de saint Ignace de Loyola : « Quelque temps après ces propositions, un soir, il me semblait être en l’une de vos maisons où il y avait un cloître, et une grande troupe de vos Pères qui allaient à l’entour comme en procession ; et nos soeurs étaient assises en un coin proche de la porte de ce cloître ; et moi, tenant un râteau avec lequel on amasse le foin dans les prés, je m’en allais ramassant toutes les petites pailles qui étaient parmi ce cloître, pour en faire du profit.


    Tous ces Pères ne tenaient point compte de moi et semblaient mépriser ce que je faisais, sinon un qui était entre eux, qui paraissait fort vénérable et avait autorité sur les autres ; lequel me regardait amiablement, me faisant signe de persévérer en mon exercice. Etant revenue, j’entendis que c’était le saint Père Ignace qui m’avait encouragée à l’instruction des petites filles, de quoi on fait peu d’estime comme des petites pailles. Mais j’entendis aussi intelligiblement une voix qui me dit : ‘Je veux que ces petites âmes, qui sont comme des enfants bâtards délaissés de leur mère, en aient une désormais en toi’. » (Relation n° 47)

    Vitrail de la Chapelle Notre-Dame - Mattaincourt


A travers ses visions, Alix comprend peu à peu sa vocation et la nature de la vie religieuse qu’elle doit embrasser : elle ne sera pas monastique ; mais elle ne sera pas non plus fondée sur une spiritualité « Moi et mon Dieu », à l’exclusion des autres et du monde.
Saint Augustin, dans son Traité sur l’Evangile de Jean, ne transige pas : « L’amour de Dieu est le premier dans l’ordre du précepte, mais l’amour du prochain est le premier dans l’ordre de l’exécution (…) Parce que tu ne vois pas encore Dieu, c’est en aimant le prochain que tu mérites de le voir ; en aimant le prochain, tu purifies ton oeil pour voir Dieu. » C’est en ce sens qu’il faut entendre la dernière parole qu’Alix laisse à ses soeurs : « Que Dieu soit votre amour entier. »

Cette simplicité, cette transparence d’Alix qui partage sans fard les séductions de l’Adversaire et ses fantasmes ; sa traversée spirituelle où elle apprend, souvent dans la solitude extrême, le discernement et la purification de son désir…Comme nous avons à nous remettre à son école !

Paule Sagot compare l’humilité évoquée au n° 70 à celle des grands maîtres de spiritualité. Dans sa simplicité, Alix est proche de Thérèse d’Avila, de Jean de La Croix et d’autres grands mystiques. Celle qui aimait autrefois l’honneur – l’image de soi –, la vanité et sa dispersion, reconnaît aujourd’hui humblement sa pauvreté mais dans un amour et une confiance absolue. Plus encore, sa sobriété, sa discrétion – il s’agit de demeurer en Dieu non de faire de longs discours – expriment une grande proximité avec Marie. A sa suite, Alix nous ramène au Christ en son humanité.



Et si nous reprenions la lecture de la Relation avant de chercher ce que nous avons à faire et à être en 2018, avant de savoir comment nous allons annoncer la Bonne Nouvelle à notre monde, aider des jeunes à discerner leur vocation, mettre en oeuvre nos priorités de Chapitre et de Vicairie ?
Alix nous précède et nous accompagne dans notre vie religieuse d’amour du prochain ; elle nous invite à l’audace : fondées sur « la bonté et providence divines », nous serons comme elle « portées à entreprendre des choses plus hautes que notre capacité. »


Joyeux Noël et Bonne Année !





Avec toute mon affection
Soeur Cécile MARION, cnd-csa
Supérieure Générale